Troisième semaine de février. Le grand forum de Paris 13 semble paisible, la fac ne bourdonne pas comme à son accoutumée. Elle est loin d'être déserte, des grappes d'étudiants l'animent ici et là, mais on la sent au ralenti.

La grève est présente par de grandes affiches, rappelant les causes du conflit, appelant à des assemblées générales étudiants et personnels. Les congés jouent aussi leur partie, l'IUT est en vacances, l'université le sera la semaine prochaine. Au milieu du forum, de grandes tables proposent l'information, sous la forme de mots d'ordre acidement décalés, à des kilomètres de ce que l'on peut entendre dans les assemblées d'enseignants, mais aussi sous la forme d'un grand planning des actions de mobilisation de la semaine, à l'allure rafraîchissante d'école primaire.

Le  « mouvement », étrange animal, donne à voir stoïquement l'étendue de sa palette. Il fait le gros dos devant la fatigue des lutteurs de la première heure, le radicalisme des derniers entrés dans la danse, le gouffre qui sépare et relit le ras-le-bol de professions malmenées et la remise en cause politique radicale, la diversité des situations des catégories composant la communauté universitaire.

Tiraillé, il tient bon : mardi 17 février, les personnels reconduisent en AG, à l'unanimité moins 7 abstentions, la grève « jusqu'au retrait des décrets », et à défaut jusqu'à leur prochaine assemblée, fixée au 2 mars. D'où sort donc cet obstiné ? On peut suivre à rebours la piste encore fraîche, en quelques dates, enjeux... et photos.


  • 10 février 2009 : une manifestation très importante du monde de l'enseignement supérieur et de la recherche rassemble à Paris chercheurs, enseignants-chercheurs, BIATOSS, étudiants. D'autres défilés ont lieu en province. La communauté universitaire est en masse dans la rue, derrière le mot d'ordre de défense de l'enseignement supérieur et de la recherche.

Le mouvement y gagne sa pleine visibilité, sous les auspices de l'unité  de toutes les catégories formant la communauté universitaire. C'est pourtant dans un certain désordre que les différentes composantes de cette communauté se débattaient depuis des mois. Remontons d'une étape :

  • En janvier 2009, émergence du mouvement « enseignants-chercheurs ».

Ce qui met le feu aux poudres, ce sont deux décrets d'application de la loi « LRU » (dite loi d'autonomie des universités), l'un concernant les carrières des enseignants-chercheurs (on y référera comme décret « enseignants-chercheurs »), l'autre la formation des enseignants du secondaire et du primaire. Ce dernier stipulant que ceux-ci devront désormais être titulaires d'un Master (Bac+4), on y réfère comme le décret « masterisation ».

Ces décrets sont publiés sous forme de documents provisoires courant janvier, puis plusieurs fois remaniés, devant la flambée immédiatement provoquée. S'ils sont l'étincelle, encore fallait-il, pour que les flammes prennent immédiatement, que bien de la poudre se soit accumulée. Cela peut se voir facilement sur le cas du décret « enseignants-chercheurs » :

==> Le mécanisme déclencheur, c'est l'entrée en contact d'une inquiétude latente et d'une décision brutale :

L'inquiétude devant le transfert aux présidents ou directeurs d'établissements  de fonction de décision sur les carrières individuelles...

… alors qu'est imposée une individualisation des services, baptisée « modulation », conduisant à l'alourdissement des charges d'enseignement pour les uns, au nom d'un allègement pour d'autres.

Voir : Extrait du décret

==> La poudre, c'est le contexte de pénurie chronique et néanmoins croissante, de moyens matériels et de postes humains. Cet état de fait  transforme toute proposition, éventuellement raisonnable dans un autre contexte, en aménagement de la dite pénurie fonctionnant comme son entérination... sur la base de laquelle de nouveaux aménagements sont susceptibles de venir dégrader encore la situation.

Exemple idéal-typique, comme diraient les sociologues, le décret « masterisation ». Avec la disparition des IUFM, si la longueur totale de la formation semble identique (les deux années master 1 et master 2 remplaçant l'année de préparation au concours et l'année de stage), elle n'est plus essentiellement que théorique, et les futures enseignants devront attendre un an de plus pour être payés :  disparaît totalement l'année de stage au cours de laquelle le futur enseignant recevait une formation pratique, encadrée, rémunérée (tiens, tiens...), et considérée pourtant comme indispensable par l'essentiel des pédagogues.


Réforme de l'Université : Des mouvements, un mouvement…(suite)